Paranoïa : la théorie du complot

Les facettes de la paranoia

Connue depuis très longtemps en psychiatrie, la paranoïa est une psychose chronique. Quels en sont les symptômes repérables, comment évolue-t-elle et quelles sont les thérapeutiques envisageables? Explications.

Quelle différence entre se sentir passagèrement « parano », comme cela arrive à tout le monde, et les symptômes durables du vrai paranoïaque? « Pensez à la chanson de Pierre Vassiliu: « qu’est-ce qu’il a, qu’est-ce qu’il veut, celui-là… » Il s’agit là d’un questionnement de parano normal. Le vrai parano, lui, transforme la question « qu’est-ce qu’il veut? » en « Il m’en veut ». En fait, tout ce qui est différent de lui est considéré comme ennemi, explique Jean-Pierre Royol, docteur en psychologie au Centre hospitalier d’Arles. En effet, allergique à l’autre, le paranoïaque est obligé de délirer en s’inventant de vrais persécuteurs. » Synonyme de folie et de dérèglement de l’esprit en grec, la paranoïa a une très vieille histoire en psychiatrie, mais elle reste extrêmement difficile à soigner.

Définition

La paranoïa est une psychose chronique caractérisée par un délire souvent bien organisé (délire de persécution, délire des grandeurs ou de jalousie), la toute-puissance de l’interprétation personnelle au détriment de la confrontation des points de vue avec autrui, la conservation des facultés intellectuelles, et qui n’évolue généralement pas vers l’effondrement. Ce trouble de la personnalité peut toutefois entraîner une souffrance cliniquement significative et une altération du fonctionnement social et professionnel.

Symptômes repérables

Selon les critères diagnostiques du DSM-IV, ouvrage de référence international en psychiatrie, une personne manifestant quatre des symptômes suivants est atteinte de paranoïa:

– s’attendre systématiquement et sans raison à être exploité ou trompé par autrui.

– douter de manière injustifiée de la loyauté de ses amis ou collègues.

– ne jamais se confier à autrui en supposant par avance que ces confidences seront utilisées de manière malveillante.

– discerner un sens caché, humiliant ou menaçant dans des commentaires ou événements anodins.

– manifester une rancune tenace.

– percevoir des attaques contre soi, sans aucun fondement, contre-attaquer ou réagir avec colère.

– douter de manière obsessionnelle et injustifiée de la fidélité de son conjoint ou partenaire sexuel.

Evolution

Deux dangers guettent le paranoïaque, dans sa volonté pathologique de contrôler la réalité de manière omnipotente: « Quand la réalité lui « désobéit », l’individu risque de finir par s’en prendre à lui-même. Il y a souvent des tentatives de suicide. D’autres vont, par les pires moyens, essayer de transformer cette réalité. Souvent, ils nous arrivent entre les mains de la police. S’ils ont un peu de pouvoir, c’est potentiellement dangereux. Cela peut aller jusqu’au génocide », explique Jean-Pierre Royol. Staline et Hitler étaient ainsi de grands paranoïaques, de même que Milosevic aujourd’hui. Le racisme et la xénophobie constituent l’une des expressions du délire paranoïaque. Les régimes totalitaires s’appuient toujours sur ces manifestations issues de l’inconscient, qu’ils cherchent à manipuler.

Population à risque

Une personnalité paranoïaque peut commencer à se manifester pendant l’enfance ou l’adolescence par une attitude de repli solitaire et des relations difficiles avec autrui, une anxiété en société, une hypersensibilité et des « bizarreries » dans la manière de s’exprimer. Le trouble apparaît généralement au début de l’âge adulte. Le diagnostique semble plus fréquent chez l’homme.

Soins

Une psychothérapie est très difficile, puisque le paranoïaque ne fait confiance à personne, et refuse la réalité. « Il faut attendre très longtemps pour qu’un minimum de confiance s’établisse, explique Jean-Pierre Royol. Le progrès survient quand la personne finit par nous confier qu’elle a des hallucinations auditives, qu’on lui dicte tout bas ce qu’elle dit tout haut ». Les neuroleptiques peuvent limiter l’angoisse afin d’éviter le passage à l’acte. L’art-thérapie permet d’exprimer le délire sur une toile en libérant la créativité, plutôt que dans la réalité. Mais les cliniciens restent démunis face à la paranoïa.

Peut-on alors mener une vie normale avec de tels symptômes? Oui, puisque les facultés intellectuelles ne sont pas atteintes, et que la maladie ne mène généralement pas à l’effondrement. Une vie professionnelle et sociale qui « fonctionne » est donc tout à fait possible. Mais comme le paranoïaque ne fait confiance à personne, les menaces de crise grave et de passage à l’acte, qu’il s’agisse d’agressivité autodestructrice ou envers autrui, risquent d’échapper à ses proches. C’est souvent à la suite d’actes violents que l’internement survient. Il faut être attentif à la répétition ou l’accumulation des symptômes repérables.

Du côté des auteurs

Freud a étudié le cas d’un paranoïaque dans un article célèbre, Le cas Schreber, formant l’un des textes de l’ouvrage de référence « Cinq psychanalyses » (Ed.Puf).

Melanie Klein a développé dans son oeuvre le concept de « position paranoïde », qui caractérise les quatre premiers mois de l’existence du bébé, mais que l’on peut retrouver dans les états paranoïaques et schizophréniques de l’adulte.

A lire

– Mini DSM-IV, critères diagnostiques, par l’American Psychiatric Association (Ed.Masson)

– Dictionnaire de psychiatrie et de psychopathologie clinique, Jacques Postel (Ed.Larousse)