Suicide : aller mal à en mourir

La tendance suicidaire

Un sondage réalisé à l’occasion de la quatrième Journée nationale pour la prévention du suicide a montré que plus d’un tiers des Français compte parmi ses proches une personne qui a mis fin à ses jours.

Le suicide tue plus que les accidents de la route (d’autant que parmi ces derniers se cachent parfois des suicides sciemment déguisés, voire une autodestruction inconsciente) : douze mille morts par an et cent soixante mille tentatives, chiffres en constante augmentation depuis les années cinquante. Toutes les classes d’âge sont touchées, des jeunes aux retraités. Paradoxalement, la mort volontaire frappe avec un impact énorme ceux qui sont dans  » la force de l’âge « , entre trente-cinq et cinquante-cinq ans. Plus d’un tiers des Français (38%) compte parmi sa famille, ses amis ou ses collègues une personne qui s’est donnée la mort. Curieuse expression : se  » donner  » la mort. Comme on donne congé, à soi-même, et aux autres. Une chose est sûre : on ne se  » donne  » pas la vie. Un père et une mère la  » donnent  » au bébé à naître.

Le suicide, vingt ou quarante ans plus tard, peut apparaître comme une fin de non-recevoir. Savoir donner, mais aussi être capable de recevoir, d’apprendre des autres : c’est souvent quand ce double mouvement, véritable art de vivre, est tenu en échec que l’on se  » coupe  » des autres, comme une coupure qui blesse, s’infecte et devient parfois mortelle. Un suicide reste toujours singulier, conserve nécessairement une part d’ombre, mais s’il ne peut jamais être parfaitement analysé par  » les autres « , ceux qui restent en vie, on peut tout de même souligner un paradoxe potentiellement mortifère. Notre époque marquée par l’éclatement du cocon familial, la montée en flèche du divorce, la précarité sociale, l’obligation de s’adapter sans cesse à de nouvelles techniques, de nouveaux modes de vie, aurait pu conduire hommes et femmes à plus d’indulgence face à leurs propres échecs. Bien au contraire, à l’heure de la performance dans tous les domaines, du zéro défaut, jusque dans la vie amoureuse et sexuelle et le culte du corps parfait, nous n’avons jamais à ce point été mis en demeure de réussir notre vie. Un but légitime mais aussi un fardeau, qui conduit à cette  » fatigue d’être soi « , titre d’un livre paru en 1998, qui analysait ce symptôme majeur de l’époque. Aujourd’hui, régresser est interdit, il faut sans cesse progresser.

Dans ce schéma, la dépression ne trouve aucune place pour  » l’accueillir « . Pour guérir, le dépressif doit pourtant en passer par une phase de régression positive, le contraire d’un repli, plutôt le retour au point ancien où est née une souffrance, seul moyen de prendre une nouvelle route. Mais nous laisse-t-on jamais cette possibilité de revenir en arrière ? Ce  » temps à perdre « , quand on refuse de l’assumer, conduit parfois à tout perdre, y compris la vie. C’est pourquoi il est si important, quand on sent qu’un  » proche  » va mal, de ne pas le laisser devenir  » lointain « , et de lui faire comprendre qu’aller mal, voire très mal, n’est pas une faute. Sinon, il risque d’en  » faire un drame  » au sens propre.

Se tuer, c’est s’infliger la peine maximale, aux deux sens du terme : la douleur mais aussi la sentence à laquelle se condamne celui qui est devenu son propre persécuteur, et qu’aucune parole, aucun  » avocat  » venu du dehors n’est venu défendre, et parier sur lui.

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