Psy : porter en soi le secret d’un autre

Vincent de Gaulejac est sociologue, psychologue et psychosociologe… et auteur de L’histoire en héritage. Roman familial et trajectoire sociale(Desclée de Brouwer). Sa démarche s’inscrit entre psychanalyse et sociologie et cherche à comprendre comment, produits d’une histoire sociale et familiale, les individus se construisent comme sujet. Son regard critique sur la psychogénéalogie.

« J’ai eu la chance de rencontrer Anne Ancelin Schützenberger. C’est une femme merveilleuse qui a des histoires fascinantes à raconter. Mais je regrette qu’elle ne fasse pas de différence entre le roman familial, tel qu’on se le raconte, et l’histoire telle qu’elle s’est passée. Même si elle donne quelques exemples où elle essaie de retrouver quelques faits objectifs.

Ce qui me gène un peu dans la psychogénéalogie, c’est l’insistance sur les traumatismes, et les fins thérapeutiques de son approche. Le risque de la psychogénéalogie est de renvoyer en permanence à l’individu, et de lui dire que si quelque chose ne va pas c’est que quelque chose en lui, uniquement, ne va pas. (Par opposition à la prise en compte aussi de la dimension sociologique des transmissions familiales, ndlr).

Porter en soi le secret d’un autre

Ce qui est positif, c’est qu’elle insiste sur les conflits de loyauté familiale et le transgénérationnel. Elle met en évidence que quelque chose nous attache au passé, ce qui rend très problématique le fait d’être très attaché à des gens dont on voudrait se détacher… La question des secrets de famille est au coeur de sa réflexion.

Un secret de famille est quelque chose de très paradoxal puisque personne n’en parle mais que tout le monde sait. On voit combien les familles sont marquées par cela. Le secret est toujours quelque chose de l’ordre de la faute lourde. Il est souvent lié aux aventures secrètes, par exemple à un enfant qui ne serait pas né comme on le raconte. Cela n’est pas si grave quand cet enfant a simplement été conçu avant le mariage. Ca le devient si cet enfant est celui d’un autre père que le père officiel et ne le sait pas. Dans ce cas là, Anne Ancelin a raison, l’enfant ne sait pas et en même temps il sait: les deux sont vrais! Il ne sait pas que son père n’est pas son père, et en même temps il sent que quelque chose ne va pas. C’est comme une mémoire inconsciente dans le corps, ou quelque chose dans le rapport avec le père ou la mère, ou encore quelque chose de plus profond qui fait que l’enfant sent quelque chose. Nicolas Abraham dit que « certaines personnes ont en eux le secret d’un autre ».

C’est pour ça que le travail transgénérationnel est important. On voit que les secrets qui ont été objectivement oubliés parce qu’ils datent de deux, trois ou quatre générations semblent produire des effets sur les descendants. Cela pose la question de quelque chose qui serait très profondément ancré dans le psychisme. »

EN SAVOIR PLUS:

A lire:

L’écorce et le noyau, Nicolas Abraham, Maria Törok, Flammarion, 1978.

Comment paye-t-on les fautes de ses ancêtres, N. Canault, Desclée de Brouwer, 1998.

Les fantômes de l’âme, à propos des héritages psychiques, C. Nachin, L’Harmattan, 1993

Le psychisme à l’épreuve des générations, clinique du fantôme, Serge Tisseron, Dunod, 1995

Secrets de famille, mode d’emploi, Serge Tisseron, Marabout, 1997

L’ange et le fantôme. Introduction à la clinique de l’impensé généalogique, Didier Dumas, Minuit, 1985.

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