Du virtuel au réel: gare à la chute!

Eperdument amoureux d’une personne croisée sur un chat ou un forum, ils ont entamé une correspondance passionnée avec elle. Cette fois, c’est sûr, il s’agit de celui ou celle dont ils ont toujours rêvé, du prince charmant, de la femme idéale. Et le jour tant attendu, tant espéré, tant appréhendé, arrive : la rencontre, en chair et en os. Un visage, enfin, sur un esprit à nu. Ce qui se traduit souvent par une chute vertigineuse. Comment expliquer cette cruelle déception?

« Il n’était pas sincère ».

Combien de fois cette phrase revient sur les lèvres des internautes après la fameuse rencontre? Plutôt que se remettre en question, chacun préfère accuser l’autre d’avoir triché. Ce qui se produit bien moins fréquemment qu’on a envie de le croire. S’il y a bien leurre, c’est d’abord de soi-même.Sur Internet, l’approche de l’autre est inversée: on dialogue avec lui avant de l’avoir vu. Contrairement aux habitudes, l’internaute plonge directement dans l’essence de l’autre et fait exploser ses propres barrières. Une rencontre de deux esprits. Beaucoup croient qu’une relation part sur des bases plus solides, puisqu’elle n’est pas fondée sur une simple attirance physique. Hélas! Privé de tous ses sens, l’internaute s’appuie sur l’écrit, qui exacerbe tout. Quand les mots sont les rois, quand ils ensorcellent, l’esprit s’enflamme…

Bienvenue dans le monde de l’idéalisation…

Leur pouvoir emporte loin, au point où beaucoup avouent n’avoir jamais connu une telle puissance de sentiments. « Quand on n’a que l’écriture, l’imagination est décuplée, comme quand on entend une voix inconnue au téléphone, explique Joël Bloch, psychologue. Contrairement à ce qu’il croit, l’internaute ne possède de l’autre que quelques bribes. Et façonne le reste lui-même, à grands coups de projection et d’interprétation. Bref, de fantasmes. « Conséquence, beaucoup de gens croient avoir trouvé ce qui leur manquait », explique le psychologue John Suler (1). L’internaute n’est pas happé par un sentiment mais par ses propres rêves. Miroir, ô mon beau miroir, dis-moi les mots que j’aimerais entendre…

Le Jour J, même avec une photo ancrée dans la tête, les décalages peuvent se révéler énormes. Le passage au réel désacralise l’autre. Après des semaines, voire des mois ou des années, à dialoguer avec l’autre en chat et par email, les protagonistes ne reconnaissent pas l’autre dans ce visage inconnu. « Je n’ai pas fait le rapport entre la personne que j’avais devant les yeux et celle avec qui j’avais correspondu d’une manière si intime, se souvient Bénédicte, 46 ans. Tout clochait: le physique, l’accent, la manière de parler, l’attitude, la démarche. Par écrit, il était tellement délicat, charmant, subtil. Comment est-ce possible »?

On oublie qu’il manque à cet espace les messages infra verbaux, que nos attitudes, gestes, regards en disent spontanément plus long que nos mots. Et que seulement 7% de la communication avec autrui passe par le verbal, d’après les recherches du professeur Albert Mehrabian, expert en communication personnelle à l’université de Californie. Ils sont légion à s’être lancé sur la route, les rails ou dans les airs pour rejoindre l’être aimé. Et n’ont eu qu’une envie en le voyant : fuir. Les grands sentiments s’évanouissent souvent en fumée dès lors que l’on met un visage sur des mots. « Les individus projettent tellement leurs désirs à travers l’ordinateur qu’au moment de la rencontre, l’autre est rarement à la hauteur », explique Josiane Jouêt, sociologue (2).

Certains, échaudés par une ou plusieurs rencontres, l’ont bien compris: « C’est l’instrument idéal pour rêver », estime Corinne, 29 ans. « Tant qu’on ne s’est pas vu, c’est un rêve qu’on aime… et c’est extrêmement dangereux », déplore Achille, 26 ans, après des mois passés à dialoguer avec une Sud-Américaine.Les conseils:- Ne pas idéaliser l’autre. S’il y a chute lors de la rencontre, c’est parce qu’il y a eu surinvestissement en amont. La réalité ne correspond jamais au désir.

– Essayer de contenir le fantasmatique, attendre de rencontrer l’autre.

– Construire la relation de manière saine et juste, puis la confronter au réel. Quand l’idéalisation et le fantasme ont été trop forts, c’est peut-être que la personne n’était pas encore prête à construire une relation avec l’autre.

Pour aller plus loin:

Josiane Jouêt, L’amour électronique, Sciences de l’information et de la communication, Larousse, 1993.