Caroline, 33 ans Grenoble - France

Naissance mal vécue

J'avais complètement perdu conscience de mon corps. Il existait comme une dissociation de ces deux entités pourtant fondamentalement liées. J'en voulais à mon compagnon de me prendre toute la place

Désormais, il m'est beaucoup plus difficile de raconter "l'après" accouchement, comme si tout était encore à vif, encore au stade du refoulement. Ma dépression post-natale se découpe en plusieurs phases bien distinctes.

Même si j'étais prédisposée de par ma personnalité à caractère névrotique, à décompenser de la sorte après la naissance de mon bébé, je tiens à affirmer qu'il rentre en compte plusieurs facteurs déterminant quant à l'aggravation de mon état.

Tout d'abord, à égale gravité, la relation avec mon compagnon et avec la famille furent dominantes dans mon "plongeon".

Mon mari chercha, dès la première nuit (il la passa à nos côtés à la maternité), à contrôler la situation, à décider des besoins de ma fille, à prendre "toute la place". Alors, pour quelqu'un comme moi, qui avais déjà du mal à la trouver avant d'être mère, ce fut dramatique. Je m'effondrais de fatigue et d'exaspération, ne me sentant pas de taille à m'opposer à lui quant aux heures de tété, de dodo, de sortie.

Puis la famille. La mienne n'hésita pas à débarquer le soir-même de ma rentrée de la maternité, malgré mes protestations. Puis mes beaux-parents ne se gênèrent pas non-plus pour téléphoner et nous rendre visite quand bon leur semblaient. Le téléphone sonnait de 7 heures du matin à 10 heures du soir, nous n'en pouvions plus. Puis, face à mon attitude aigre et fatiguée de tout, j'eu des réflexions très blessantes, que je pris comme des coups de poignard, et qui m'obligèrent à me résigner sur le fait que ma fille, ne serait donc pas ma fille, mais celle des autres. On ne regardait qu'elle, on aimait qu'elle : je n'avais droit qu'à des phrases du style : "Toi, tu la vois toute la semaine, alors maintenant, à nous d'en profiter !" (mes beaux-parents) ou encore "On a vraiment eut l'air de vous déranger, l'autre jour. On s'est senti mal à l'aise. Tu n'as pas honte de nous recevoir de la sorte ? Prends sur toi un peu !" (mes parents). J'en passe et des meilleurs. Sans compter, l'invitation piégée de ma belle-mère où, au départ, nous étions quatre à déjeuner, et au final 12 au café : elle avait appelé toutes ses soeurs sans nous prévenir de peur d'essuyer un refus, refus d'ailleurs justifié à nos yeux : ma fille âgée de 3 semaines, était trop petite pour passer de bras en bras : on oublie trop souvent qu'un bébé nouveau-né reste une partie physique et psychologique intégrale de la mère, et que quoiqu'on fasse à ce petit être, c'est à la mère qu'on le fait.

Qu'on lui parle, qu'on le porte, qu'on le caresse, on atteint immédiatement la partie narcissique intime de la mère. Comme à l'adolescence, une mère reste extrêmement vulnérable, sans carapace, à la naissance d'un enfant, et qu'il peut s'ensuivre des cicatrices indélébiles à vie. Le complexe du homard de notre chère Françoise Dolto n\'est pas valable que pour l'adolescence, je l'affirme. Je ne pus empêcher ces intrusions, ces viols répétés à notre égard, ma fille et moi.

Et à cette occasion-là, je me saoulais ce jour afin d'étouffer mes cris et mes larmes en les regardant faire.

Par la suite, une sorte de délire se mit alors en place : j'étais persuadée qu'on cherchait à me détruire pour me voler ma fille. Tout me paraissait logique : elle avait le droit d'exister, pas moi. Je pleurais du matin au soir, nous nous querellions du matin au soir avec X, j'étais à bout. Les rares personnes envers qui je me suis tournée firent mine de ne pas comprendre, et prirent peur. On est forcément épanoui à la naissance d'un enfant ! Ou bien c'est la folie qui parle...

Dés la troisième semaine, mon mari prit l'initiative de m'emmener me faire couper le lait chez le médecin : il avait décrété que la petite ne mangeait pas à sa faim au sein. Je n'eus pas la force de m'y opposer (l'allaitement m'apparaissait très difficile), et je subis cette épreuve comme une "amputation".

La psychiatre que je voyais me mis presque aussitôt sous "déroxat", comme si elle attendait mon accouchement pour attaquer le traitement. Cette période dura environ deux mois et demi, où je nageais en pleine eau trouble. Cela ne m'empêchait de bisouiller ma fille et de m'émerveiller d'elle chaque jour : elle était un bébé très calme et dormeur.

La seconde période fut la période que la puéricultrice qui me visitait nomma "dynamique de retour à la maison ininterrompu". Pendant ces longs mois, j'entrepris de me battre contre le mal qui me rongeait, en perdant presque chaque bataille : toutes les tentatives pour reprendre une activité professionnelle échouèrent : j'étais incapable de m'inscrire dans une relation d'équipe et faire face à la moindre responsabilité. De plus, je n'avais plus de mémoire, et l'apprentissage était presque impossible. C'est ainsi, entre autre, qu'une place de secrétaire médicale à mi-temps à 100 mètres de mon domicile me passa sous le nez. Le Radiologue était pourtant un ami de la famille. C'est dire qu'il y avait mis toute sa bonne volonté !

Je me sentais complètement dépersonnalisée : je demandais fréquemment à mon entourage s'il me reconnaissait, si je n'étais pas devenue une autre personne. Même dans le miroir, je ne me reconnaissais absolument pas : aucune émotion me concernant ne me parvenait. Qui étais-je ?
Je me culpabilisais chaque fois que je laissais ma fille à garder. J'avais le sentiment d'être une mauvaise mère, abusive et destructrice. Je le répétais souvent à la puéricultrice, complètement démunie face à ma souffrance, mais "là", pour combler une solitude toujours aussi pesante.

Au fil des mois, je me mis à lutter contre des pulsions de maltraitance à son égard. Très vite, je les ai repéré et en ai parlé à ma psychiatre ainsi qu'à la puéricultrice. Plus tard à X aussi. Il fit mine de me comprendre, mais devint naturellement méfiant et angoissé. Ce qui me confortais dangereusement dans le désir de m'en prendre à ma fille : "C'est ta faute tout ça ! Sans toi, je n'aurais pas perdu l'amour de mon homme et l'attention bienveillante des autres !". Pourtant, malgré la peur que j'avais de passer à l'acte sous la forme de jeux que j'estimais "dangereux", je ne commis jamais de maltraitance.

Je savais clairement pourquoi j'avais envie de lui faire du mal, étant donnée mes connaissances en psychologie, et ce fut la théorie et le raisonnement qui furent plus fort que mon cher petit "Ca !". Je traversais donc ces longs mois de veine lutte contre l'envie de mourir et de se jeter du 7ème étage, qui se manifestaient par pulsion, au bord d'une route, un soir sur mon balcon, contre ces échecs professionnels qui s'accumulaient, et le dégoût physique que je m'inspirais : 10 kilos de trop, boursouflée par les médicaments, j'avais la douloureuse sensation d'être "obèse". Ce qui était totalement faux, bien-sûr. J'avais complètement perdu conscience de mon corps. Il existait comme une dissociation de ces deux entités pourtant fondamentalement liées.
J'en voulais à mon compagnon de me prendre toute la place (ce qui était vrai), et m'en voulais de ne pas arriver à la récupérer : quand on aime son enfant, on se bat et on arrive à tout !

Seulement, je n'admettais pas le fait que mon conjoint soit probablement plus fort que moi. En ce qui le concerne, il est certain qu'il fit une dépression masquée pendant plusieurs mois après la naissance de ma fille. Malgré son agressivité, il fut une sorte de pilier qui me permis de ne pas sombrer définitivement dans le suicide, et m'empêcha plusieurs fois de passer à l'acte : qu'il était bon alors de se rendre compte que quelqu'un tenait à ma vie !

Pourtant, notre relation s'était considérablement dégradée. Il me reprocha même de plus l'aimer lui que ma propre fille, de ne pas savoir m'en occuper. Ceci aussi était faux. Même si le simple fait de la changer ou de lui donner le bain me coûtait à un point inimaginable, je le faisais. Même si mon ambition première était de regarder la poussière s'accumuler sur les meubles et le sol, au fil des jours, assise (où plutôt vissée) sur le canapé, j'ai répondu aux besoins de base de ma fille, l'entourant de baisers et de caresses, lui expliquant tout.