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Les nouvelles solitudes ou le paradoxe de la communication moderne

A l'heure où les communications virtuelles voyagent instantanément, les individus semblent s'isoler toujours plus. Le virtuel nous donne l'illusion d'une proximité. Marie-France Hirigoyen s'est intéressée à ce phénomène paradoxal, touchant tous les pays riches et surtout les grandes villes. Auteur de Les nouvelles solitudes aux éditions La Découverte, cette psychanalyste et psychiatre nous éclaire sur l'avenir des communications et des relations entre les individus.
On a tendance à penser que le travail est un lieu d'échange et de communication. Pour vous, il intensifie l'individualisme et l'égocentrisme des personnes. En quoi ?

Marie-France Hirigoyen : Il est incontestable que la nouvelle organisation du travail engendre de plus en plus de solitude. La tendance générale est à l’éclatement des collectifs de travail et les espaces libres qui existaient autrefois, par exemple autour de la machine à café, sont désormais restreints au maximum. L’intensification du travail, marqué par le renforcement des contraintes de rythme et l’augmentation de la charge mentale a fragilisé et isolé les personnes.
Mais plus que les conditions de travail elles-mêmes, ce sont les relations entre les personnes qui sont devenues source d’isolement et de sentiment de solitude. Désormais, c’est chacun pour soi. Il n’existe plus aucune solidarité entre collègues car chacun se protège. Les collègues de travail sont moins des camarades que des rivaux, car on sait qu’en cas de réduction d’effectif on ne gardera que celui qui paraîtra le plus performant.

Pourquoi parler dans votre dernier ouvrage, de nouvelles solitudes ? En quoi ce phénomène est-il nouveau en France ?

M. F. H : La montée de la solitude constitue un phénomène social qui se développe en France mais aussi dans tous les pays riches de la planète, en particulier dans les grandes villes. Désormais nous sommes à la fois plus libres mais aussi plus fragiles et solitaires. L’individualisme qui est prôné comme une valeur suprême entraîne une insécurité dans tous les domaines. La dégradation et la précarisation du travail, l’appauvrissement de la vie sociale, entraînent une méfiance généralisée, et en même temps, il existe une précarisation des liens intimes et une plus grande fragilité des liens amoureux.

Nous vivons dans un environnement où une forte concentration de gens vivent les uns contre les autres, où la communication virtuelle s'érige en modèle. A quoi attribuez-vous pourtant cette montée paradoxale de la solitude dont vous parler ? En quoi ces nouvelles communications sont-elles des illusions de liens sociaux ?

M. F. H : On voudrait nous faire croire que notre sentiment de solitude proviendrait d’une déficience de communication, qu’on pourrait escamoter en remplissant d’informations ou de musique, mais cela crée un manque de temps pour le reste de la vie sociale, la famille, les amis, les loisirs. Le virtuel donne l’illusion d’une relation, mais il isole s’il ne laisse pas de place pour la vraie vie.
En nous volant du temps, l’overdose d’informations nous place avec le recul devant un vide encore plus grand. Nous échangeons des informations mais pas des relations. Par exemple, la plupart du temps, le chat est du bavardage, des paroles dont le contenu importe peu et qui sont seulement là pour remplir le vide

Qu'est-ce que vous appelez les nouveaux couples ?

M. F. H : Il existe une précarisation des liens intimes qui sont devenus plus complexes et le nombre de séparations et de divorces ne cesse de croître. De plus en plus souvent l’investissement dans le couple équivaut pour les partenaires à la recherche d’un épanouissement personnel à travers l’autre. Beaucoup attendent que la vie en couple répare leur malaise intérieur, comble leur vide. A travers l’amour, il s’agit souvent d’une quête de soi-même, d’une amélioration possible de soi. Or c’est justement cet individualisme qui vient mettre les couples en échec.
Par ailleurs, depuis que les femmes ont, théoriquement, obtenu une autonomie financière et sexuelle, un certain nombre d’entre elles refusent de sacrifier leur indépendance pour le confort d’une vie de couple.
Actuellement, quand on se met en couple, ce n’est pas forcément pour cohabiter. Le choix de couple non cohabitant est adapté à l’exigence d’amour et de sexualité du couple moderne. On veut de l’amour mais sans les contraintes du couple. De l’intimité on ne garde que le meilleur et on évite le partage des corvées domestiques et les discussions d’argent. Il n’y a pas d’obligation de se voir quand on n’est pas en forme. Il s’agit ainsi pour chacun de préserver son identité propre et son indépendance, tout en acceptant la vie sociale du couple.

Vous brossez un tableau pessimiste d'une France où les individus flirtent entre isolement et individualisme ? Quel est son véritable avenir social d'après vous ?

M. F. H : L’isolement que chacun rencontre dans sa vie privée n’est que le reflet de la société narcissique dans laquelle nous sommes, où, l’individu est au centre, mais où il est seul car il n’est qu’un pion dans une multitude de « mêmes ». On est face à un paradoxe : d’un coté la société donne une grande importance à la singularité du sujet, et de l’autre, la pensée s’est normalisée : il faut penser comme les autres, appartenir à un réseau, ne pas sortir du troupeau.
Il nous faudra donc inventer de nouveaux modèles, sortir des injonctions de réussite et de performance de notre époque pour tout simplement accepter nos vulnérabilités, notre singularité. D’ors et déjà de nouveaux modes relationnels se sont créés, de petits groupes associatifs non traditionnels pour lutter contre l’isolement, la précarité relationnelle, des lieux d’échanges intergénérationnels, des initiatives locales pour créer du lien social. Se sont développés également des relations amicales plus solides que les vies de couple.
Dans ce nouveau mode de vie, il n’y aura pas plusieurs personnes qui compteront ; on ne sera pas l’unique.

Vous parlez enfin de nouvelles pratiques de relations intimes et intenses liées à la solitude moderne ? Comment peut-on s'adapter sereinement à cette nouvelle solitude ?

M. F. H : A notre époque beaucoup ont peur de la solitude et cherchent à la fuir en multipliant les rencontres. Or, la crainte de la solitude et du silence crée une société sans profondeur. Affronter la solitude permet de développer sa singularité et raffermir sa propre pensée. Cela oblige à l’humilité, à ne pas s’illusionner sur soi-même. En nous mettant en contact direct avec nous-mêmes, la solitude nous pousse à dépasser nos limites et nous rend plus disponibles à l’autre.
En réaction à l’agitation du monde moderne, on constate qu’un certain nombre de personnes tentent de s’abstraire des sollicitations extérieures et de la toute puissante communication, elles éteignent leur télévision et leur lecteur de MP3 afin de garder une place pour la méditation et les sentiments intérieurs. Ces personnes se mettent ainsi en paix avec elles-mêmes pour être plus disponibles aux autres. Elles se tiennent à l’écart de la superficialité des rencontres éphémères pour privilégier les relations profondes.

Pour en savoir plus :
Marie-France Hirigoyen, Les nouvelles solitudes, Editions La découverte


Propos recueillis par Natacha Lieury

TEST : Vos manies en disent long sur vous !

Question 1 / 10

Un ami vous invite dans son appart ! C'est sale, voire suspect dans certains recoins. Vous :

Prenez un kleenex pour couvrir vos mains pour ne pas entrer en contact avec l'endroit suspicieux.
Ne sentant pas l'endroit, vous décidez finalement de rebrousser chemin.
Vous avancez timidement mais avec prudence, on ne sait jamais !

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