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Société festive ? La commémoration ou l'obsession de la trace...

Plus qu'une pratique répandue, faire la fête s'instaure comme un véritable besoin social mais aussi vital. Mais qu'attend-on vraiment de la réunion festive ? Cherche-t-on par ce subterfuge à transcender le réel, à oublier le passé ou simplement à se réunir avec ceux que l'on aime ? Christian Heslon, psychologue et auteur de Petite Psychologie de l'anniversaire, nous éclaire sur ces questions d'actualité.
Anniversaire, festival, fête de la Musique, pourquoi a-t-on tant besoin de faire la fête

Christian Heslon : Parmi les fêtes, je m'intéresse surtout à la fête anniversaire. Mais la question ainsi posée m'amène à élargir mon champ. La quête festive qui caractérise nos sociétés peut être analysée de plusieurs manières. Elle manifeste d'abord un passage de la fête collective, prévisible et encadrée, comme le bal du 14 juillet ou le Carnaval, qui autorisaient ponctuellement diverses transgressions en suspendant momentanément les règles ordinaires, vers la fête à tout propos, impulsive et maniaque, qui d'une part généralise les occasions d'excès et de transgressions.

Pourquoi cette nécessité de se créer des occasions de transgresser ?

C. H. : La fête s'oppose aux pressions croissantes et multiples que nous subissons dans le monde du travail mais, aussi, dans le couple et la famille. Elle donne des temps de respiration et de dé-pression. Il s'agit donc de se " lâcher ", voire de se " relâcher " de plus en plus fréquemment, au fur et à mesure qu'augmente le niveau de contrainte auquel nous sommes chaque jour soumis. C'est un véritable besoin de respiration, de transgression et de relâchement.

Ne cherche-t-on pas simplement à oublier le passé en faisant la fête ?

C. H. : Nous aspirons en tout cas à n'être pas victimes des traces du passé, à un point jamais atteint dans l'histoire de l'humanité. C'est le sens des commémorations, qui visent à éviter qu'un passé dramatique ne se répète. C'est aussi le sens, au niveau individuel, des récentes évolutions de la psychologie que sont la psychogénéalogie et les théories de la résilience. La première aspire à nous libérer des traces néfastes que nos aïeux, bisaïeux et trisaïeux auraient laissées en nous. C'est la perspective ouverte par Anne Ancelin-Schutzenberger dans son livre Aïe, mes Aïeux !. Les théories de la résilience cherchent, quant à elles, des issues fécondes aux traumatismes de l'enfance, le terme de " traumatisme " provenant du grec signifie " blessure ", c'est-à-dire trace délétère. La cicatrisation des plaies psychiques est ainsi le thème majeur des ouvrages de Boris Cyrulnik, notamment auteur d'Un Merveilleux Malheur.

Que pensez-vous de l'engouement récent pour les célébrations de la vie des stars et autres people ?

C. H. : S'intéresser aux anniversaires de naissance et de décès de ceux que l'on désignait hier comme stars (étoiles susceptibles de guider) et que l'on appelle maintenant people (image biaisée des gens ordinaires) renvoie dès lors à une pluralité de situations possibles. Il n'est pas faux que notre culture valorise l'ego. Mais il vaudrait mieux parler de société de l'individu, avec son versant négatif qui est celui de l'individualisme et son versant positif qui est celui de l'individualisation de nos vies. Ce que la mode de la customisation exprime, c'est bien notre aspiration à personnaliser nos objets et nos vies, c'est-à-dire à vivre en phase avec soi-même, à nous épanouir dans l'existence plus que ne pouvaient le faire nos ancêtres dont les parcours de vie étaient le plus souvent déterminés dès la naissance. Du coup, la médiatisation des étapes de vie des gens connus ne fait guère que refléter cette aspiration de chacun mais risque aussi de détourner ceux qui s'y intéressent trop, de la réflexion sur leur propre vie réelle. De même d'ailleurs que les vies parallèles que les adeptes de Second Life(NDLR un jeu vidéo sur Internet) idéalisent et fantasment au moyen de leur " avatar "...

Pourquoi se projette-t-on sur les people ?

C. H. : Ceux que l'on appelle les " people " sont en fait les reflets de nos aspirations impossibles. Ils s'offrent comme surface projective à nos fantasmes et en payent le prix dans leurs existences effectives. Quelle que soit la hauteur de leurs revenus, ceux-ci ne suffisent jamais à compenser les dommages psychiques auxquels ils s'exposent en acceptant de jouer le rôle autrefois dévolu aux icônes. C'est pourquoi, l'on s'intéresse plus à leurs bassesses qu'à leurs qualités, sous prétexte qu'ils seraient payés pour cela. On suit donc avidement leurs étapes de vie en s'y projetant, qu'il s'agisse de leurs mariages et divorces, de leurs deuils et ruptures, de leurs rencontres et séparations, de leurs enfantements et abandons. Certes, ils condensent ainsi nos fragilités et nos espérances sans en mesurer toujours le prix. Mais, à tant les charger de ce que les psychanalystes nomment " idéal du moi ", chacun de nous évite en fait de se confronter à la précieuse unicité de son existence propre...

Outre l'aspect commercial, à quoi correspond selon vous, cette tendance récente à récupérer des fêtes étrangères, comme Halloween ?

C. H. : L'exemple d'Halloween est intéressant à un autre titre. Il semble en effet qu'il s'agisse d'un très ancien rite celte, que le christianisme réinterpréta doublement en situant d'une part la fête des Saints (Toussaint) au lendemain de la nuit d'Halloween, d'autre part la fête des Morts au lendemain de la Toussaint. Or ces deux fêtes, celle de la Toussaint et celle de la fête des Morts, reviennent finalement à suspendre la vie pour mieux laisser place à la mort deux jours par an, afin que la vie reprenne le dessus tous les autres jours de l'année.

Et quelle symbolique nous offre Halloween dans ce cas précis ?

C. H. : La fête des Morts et la Toussaint visent alors à éviter les " deuils pathologiques ", en invitant les vivants à dépasser le traumatisme de la perte des êtres chers. Les deuils pathologiques se caractérisent en effet par la persistance du fantôme des personnes disparues, qui hante la vie des endeuillés. Et qu'est-ce qu'Halloween, sinon la fête des fantômes et autres morts-vivants, c'est-à-dire un pied de nez adressé à la mort ? Le succès de cette farce lugubre peut alors s'expliquer par le fait qu'Halloween comble trois vides laissés vacants par nos sociétés " postmodernes " : le vide de sens de la mort privée d'au-delà, le vide de sens d'une vie vouée à consommer et le vide de sens des relations de voisinage que la collecte des bonbons de porte en porte restaure une fois l'an.

Merci à Christian HESLON, psychologue et auteur de Petite Psychologie de l'anniversaire, Éditions Dunod, 2007.



Propos recueillis par Natacha Lieury
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