Les ados et leurs parents : quelle communication ?
Après avoir aménagé tant bien que mal une vie de famille avec ses enfants, voilà que tout chavire lorsque ceux-ci deviennent adolescents. On ne les reconnaît plus : d'expansifs, ils deviennent renfermés... ou le contraire ! Il faut tout renégocier. Et ce ne sont pas les nouvelles relations de connivence que les "parents-copains" installent avec leurs enfants qui changent la donne. Car, même dans une société en mutation, les besoins des adolescents restent les mêmes, nous explique le Professeur Daniel Marcelli, spécialiste de l'adolescence.
La nouvelle tendance des parents "copains"
Parents copains ou pas, le "travail" d'un adolescent reste le même. Pour devenir adulte, donc autonome, il doit s'éloigner de ses parents et les remettre en cause. Une tâche rendue plus difficile si ces derniers s'évertuent à avoir l'air aussi jeune et branché que lui : "Mon père, quel ringard ! Le voilà qui revient en trottinette de sa SSII avec son T-shirt "Agnès B" ! Bien sûr, les quadras et les quinquagénaires d'aujourd'hui sont plus frais que jamais. Ils ont grandi dans une période de prospérité et n'ont manqué ni de fluor ni d'anti-radicaux libres. La société qu'ils ont modelée célèbre la jeunesse : la leur. Alors, voir leurs enfants devenir indépendants, déborder d'hormones et de projets, renvoie à leur propre déclin. Etre "copain" avec ses enfants, gommer l'écart entre les générations, c'est vouloir arrêter le temps. C'est aussi "ligoter ses enfants dans une dépendance dorée" , au risque de les obliger "à se démarquer encore plus et autrement, par une sorte d'escalade dangereuse", prévient Daniel Marcelli, auteur de Tracas d'ados, soucis de parents. Mieux vaut des parents ringards que trop branchés." CQFD.
Des limites insuffisantes ?
"Le temps de l'éducation est l'enfance. L'adolescence est le fruit de cette éducation", rappelle la psychanalyste Christiane Oliver. L'adolescence est le temps où l'on accompagne les ados dans la destruction de ce qu'on leur a inculqué. On peut leur dire : "là vraiment, tu vas trop loin", mais on est modérateur plus qu'éducateur. Or, si on a essayé de se faire aimé en permanence de son petit - pour se faire pardonner un divorce par exemple - en lui évitant les frustrations liées à l'apprentissage des limites, on en récolte les fruits amers à l'adolescence. "Si l'enfant n'a pas été mis au courant des lois, le rôle de modérateur ne suffit plus à l'adolescence. Il faut alors éduquer, punir et vivre des scènes violentes", affirme la psychanalyste. Et de déplorer un contexte idéologique où "punir" un enfant dans un but éducatif équivaut à de la maltraitance - sous le prétexte que l'enfant est une personne. Sans armes pour exercer leur autorité, culpabilisés, les parents n'éduqueraient plus leurs enfants, futurs ados violents, sans repères, se heurtant douloureusement à une société où tout n'est pas permis...
Entre rigidité et laxisme, une troisième voie se dessine. Celle d'une fermeté bienveillante durant l'enfance et d'une disponibilité respectueuse à l'adolescence. Dans un cadre toujours rassurant.
L'adolescence est une période de mutation pendant laquelle l'individu se détache de ses parents pour forger sa propre identité. Cela n'a jamais été facile. Mais dans notre société aux valeurs contradictoires, ça l'est encore moins. L'éclairage du Professeur Daniel Marcelli, auteur de Tracas d'ados, soucis de parents.
Les relations parents-adolescents sont-elles plus conflictuelles qu'avant ?
Daniel Marcelli : Non. Les enquêtes montrent que plus de 70% des ados sont satisfaits de leurs parents. Mais, à défaut d'être plus conflictuelles, les relations sont plus compliquées. En effet, la relative désintégration du cadre social empêche les parents de s'appuyer sur la phrase rituelle et définitive : "ça ne se fait pas !" Ce "ça" étant le reflet du conformisme et de la pression sociale, comme par exemple : "ça ne se fait pas de coucher avec son petit ami chez ses parents !" Comme il y a moins de règles communautaires derrière lesquelles s'abriter, les parents doivent argumenter, expliquer, justifier les raisons des règles qu'ils édictent. C'est plus fatiguant pour eux de fixer les limites. Les parents qui s'en sortent le mieux sont ceux qui ont cette capacité de réfléchir à des principes et d'en discuter dans un respect réciproque. Ce n'est pas facile. Cela prend du temps. Et quand on rentre fatigué le soir du travail, il faut beaucoup d'énergie pour ce type de relation. Sa vertu ? Elle oblige à être intelligent et à progresser.
Les adolescents ont-ils changé ?
D.M. : Les problèmes intérieurs des ados sont relativement identiques. Ils ont besoin de s'éloigner de leurs parents et de s'intégrer parmi leurs copains. Cela n'a pas changé. Ils ont aussi besoin d'aller vers la société. C'est cela qui a changé et qui est devenu plus compliqué. Car la société propose aux adolescents des valeurs, des modèles, un discours constamment contradictoires. Avec d'un côté une valorisation de l'immédiateté de la satisfaction des désirs de consommation (portables, rollers, baskets... ), des désirs sexuels, des désirs alimentaires, et de l'autre, des normes très strictes : "il faut être filiforme", "il faut être le meilleur"... Comment concilier cela à l'âge où justement "on veut tout" car on a de nouveaux désirs sociaux, sexuels, pulsionnels ? En plus, les ados d'aujourd'hui ont souvent été élevés dans l'idée que leurs désirs et leurs besoins devaient toujours être satisfaits, et ils découvrent qu'ils ne peuvent pas tout dire ou tout faire et que leur désir n'est pas souverain. La loi est là pour le leur rappeler.
Les filles et les garçons vivent-ils cette période différemment ?
D.M. : Oui. Toutes les enquêtes montrent que le sexe est un paramètre essentiel pour différencier les adolescents. Leurs comportements et leurs difficultés sont différents. Les filles ont plus d'états d'âme, de moments dépressifs, de troubles alimentaires, de problèmes liés au corps. Les garçons sont plus dans le passage à l'acte éventuellement violent, l'agressivité, la consommation de drogues, la prise de risques. Les relations avec les parents ne sont pas conflictuelles au même moment : elles le sont autour de 14-15 ans pour les garçons, et moins vers 16-17 ans. Pour les filles, c'est l'inverse. Au total, les deux sexes posent ou ont autant de problèmes. Cela dit, tel comportement posera plus ou moins problème aux parents en fonction des habitudes comportementales de la famille...
Un jour, les enfants affectueux et dépendants de leurs parents, se mettent à revendiquer, à contester, bref, prennent le nécessaire chemin de leur autonomie. Un passage difficile qui n'est pas sans conséquences sur les relations mère-enfant. Et c'est toujours aux parents d'indiquer le cap, même quand ils ne tiennent plus vraiment la barre, comme en témoignent Sylvie et Virginie, mamans d'ados.
"Je fais le deuil d'une relation affectueuse avec mon fils"
Sylvie* est assistante sociale à Montpellier. Avec son mari, professeur, ils ont trois enfants de 16 ans (Léonore), 14 ans (Julien) et 8 ans (Stan). L'adolescence des deux premiers se passe sans "cataclysme", mais des signes qui ne trompent pas indiquent que rien ne sera plus comme avant. Témoignage d'une "mère poule" qui voit s'éloigner ses poussins.
"C'est gratifiant de voir ses enfants grandir, devenir autonomes, s'ouvrir au monde, d'avoir avec eux des échanges intellectuels de qualité. Notre rôle de parents n'est plus trop de s'occuper de choses matérielles, comme de surveiller qu'ils ne vont pas se faire écraser en traversant la route. Ce n'est plus de dire ce qui est bien ou mal. C'est trop tard car ils rejettent ce qu'on peut dire et, surtout Julien, cherchent la contradiction systématique. Nous espérons avoir construit une base solide, avec assez de garde-fous et de morale pour qu'ils évitent de se lancer dans des conduites à risques. Quand ils étaient petits, nous avons essayé de leur transmettre par l'exemple certaines valeurs comme la tolérance et le respect de l'autre. Ils deviennent indépendants mais je n'ai pas l'impression qu'ils rejettent ces valeurs-là.
En tant que mère, il faut travailler sur soi !
Ce que je regrette c'est que le dialogue soit devenu difficile avec Julien. Avant, il me parlait et se confiait beaucoup. Il est devenu très réservé et a pris ses distances, ce qui est normal, mais je souffre du peu de communication entre nous. Sur le plan scolaire, très valorisé chez nous, il ne sollicite aucune aide, chose que fait encore ma fille. Je dois aussi faire le deuil de notre relation affectueuse. Les câlins et les bisous, c'est fini ! C'est dur à vivre. En tant que mère, il faut faire un travail sur soi. Heureusement qu'avec Stan, les relations sont tendres. Avec Léonore, c'est différent : elle ne partage pas tout avec moi, ce qu'elle vit avec ses copains, ses émotions amoureuses, mais nous continuons à parler et à faire des choses ensemble comme des promenades en ville ou des sorties au cinéma..."
"Elle avait honte de nous !"
Virginie*, juriste en congé parental d'éducation, élève avec son mari ingénieur leurs deux jeunes enfants ainsi que Marie, 13 ans. Leur fermeté, leur humour et l'appui de leurs proches sont autant d'atouts qui les aident à traverser la période contestataire - et dépensière - de l'aînée...
"Marie a passé l'année à nous envoyer balader. Elle était en réaction contre tout. Elle était odieuse avec sa soeur et son frère. J'étais archi-nulle et archi-conne, elle avait honte de nous, elle en avait ras-le-bol de moi ! Tout cela, elle le confiait aussi à son oncle, mon frère plus jeune et plus branché que moi, et à mes parents. J'avais des retours de mon frère comme : "lâche sur les T-shirts !", et je lui répondais : "mais je lâche déjà sur les T-shirts ! Qu'est-ce tu crois ? Qu'elle va encore à l'école en cols ronds !?" En tous cas, elle avait trouvé dans la famille, et tant mieux, des adultes à qui parler. Un jour, alors qu'on était toutes les deux dans la rue, elle m'a dit : "Oh, la honte, si un copain nous voit !". Je lui ai répondu : "Et pour moi, tu crois pas que c'est la honte d'être avec toi, comment je vais faire pour le draguer, ton copain ?"... Elle est restée interloquée et ça l'a fait rire.
Toute l'année, elle nous a réclamé des marques. Les baskets ceci, le pantalon cela. Il y avait toujours un "dernier truc" qu'elle voulait. Sans parler du portable "pour pas que tu t'inquiètes, maman, si jamais je suis en retard" et surtout, pour faire comme ses copines. Or, je me suis opposée, parce que je tenais à ce qu'elle apprenne qu'on ne peut pas toujours suivre la mode qui, par définition, change tout le temps, et acheter tout ce qui nous passe par la tête. Surtout qu'à cet âge, les enfants grandissent encore. Nous aurions pu nous le permettre, mais pas question de payer des marques qui coûtent trois fois plus cher que d'autres produits de qualité identique. Je ne suis pas idiote : quand on a besoin de lui acheter un nouveau vêtement, on le choisit à la mode, mais sans marque. Elle semblait imperméable à cette logique : "oui, mais c'est ça que je veux !" Aujourd'hui, elle tient moins à ces fameuses marques, même si elle les admire encore sur les autres."
* Les prénoms ont été changés à la demande des intéressés.
Il/elle refuse les gestes d'affection, pratique à outrance l'esprit de contradiction... Quelle attitude adopter ? Les conseils du Professeur Daniel Marcelli...
Les bisous et les câlins c'est fini
"Le langage du corps change à l'adolescence, explique le Pr. Daniel Marcelli dans son ouvrage Tracas d'ados, soucis de parents. L'enfant avait besoin de sentir par l'intimité physique qu'il était aimé. Mais ces gestes qui l'apaisaient provoquent désormais chez l'adolescent des émotions nouvelles, qu'il ne comprend pas, et qui l'inquiètent. Alors, brusquement, il fuit les contacts physiques, y compris les gestes de tendresse les plus anodins. L'affection ne peut plus s'exprimer ainsi, du moins jusqu'à la grande adolescence." C'est le temps qu'il faut à l'adolescent pour mieux comprendre et gérer ses nouveaux émois sensuels, sexuels, et ses émotions. Aux parents de respecter son besoin d'intimité et sa réserve et de lui laisser l'initiative de gestes tendres. Dans ce cas, les contacts physiques ne seront plus perçus comme envahissants et menaçants mais comme une preuve rassurante que les parents sont toujours là, accueillants, en cas de besoin affectif.
Il recherche la contradiction systématique
"A l'adolescence, l'opposition est une manière de s'affirmer, souligne Daniel Marcelli. Quand un jeune dit "non", il a le sentiment rassurant d'exister(...). Pour dire "oui", il faudrait une confiance suffisante en soi que beaucoup n'éprouvent pas." Aux parents de ne pas rentrer dans un cercle vicieux, de désamorcer les débuts de conflits quand l'enjeu leur paraît secondaire et de ne rester fermes que sur les points considérés comme essentiels : le respect de certaines règles et limites. Si la situation est devenue intenable parce que les parents "craquent" ou que l'ado, pour prouver qu'il a raison, est en train de se détruire ou de compromettre son avenir, il ne faut pas hésiter à demander à un tiers, un médecin par exemple, d'intervenir. Ou même à se séparer pour quelques temps, en proposant à l'ado un séjour en internat par exemple.
- Dans Tracas d'ados, soucis de parents (Albin Michel, 2002), le Pr Daniel Marcelli et Guillemette de la Borie proposent plus de 100 réponses à des questions que les parents d'ados peuvent être amenés à se poser. Elles sont abordées à travers les thématiques suivantes : devenir adolescent ; santé ; puberté, sexualité ; vie de famille ; amitiés et amours ; passions et activités ; les grands évènements de la vie ; les parents face aux adolescents, à deux ou seuls ; petites et grosses bêtises.
Infos pratiques :
- Services téléphoniques anonymes et gratuits :
Inter-Service-Parents ou Points-Ecoute-Parents : "Pour toutes vos questions sur les relations enfants/parents, l'éducation, la scolarité, la psychologie, le droit familial et l'information sociale".
Numéros locaux de ces services gérés par l'Ecole des Parents disponibles sur : www.ecoledesparents.org/epe/ecoute.html
- Croix-Rouge Ecoute : 0 800 858 858
Du lundi au vendredi, de 10 à 22 heures, le samedi et le dimanche de 12 à 18 heures. Service généraliste d'aide et de soutien psychologique qui propose un travail d'accompagnement pour toutes formes de détresse : conflits familiaux, solitude, violences...
En savoir plus...
A lire :
- Enfants-rois plus jamais ça ! , Christiane Olivier, Albin Michel, 2002.
- Ces ados qui fument des joints et Ces ados qui jouent les kamikazes , Pascal Hachet, Editions Fleurus, 2000 et 2001.
- L'adolescence aux mille visages , A Braconnier et D. Marcelli, Odile Jacob, 1998
- Comprendre votre enfants à l'adolescence , M. Waddel, J. Bradley, H. Dubinsky, B. Copley et G. Williams, Albin Michel, 2001.
- Anorexie et Boulimie à l'adolescence , Dr P. Alvin, Doin, 2001.
- Doit-on céder aux adolescents ? " et Adolescence à problèmes , P. Delaroche, Albin Michel, 1999 et 2001.
Sur le Web :
- http://www.droitsdesjeunes.gouv.fr/ : Site gouvernemental sur les droits des jeunes (plus de 1500 fiches thématiques) et répertoire d'adresses
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