Amours inoubliables
Qu'est-il/elle devenu(e) ? Et si je le/la revoyais ? Il est des amours qui laissent obstinément un point d'interrogation en suspens... Pour quelles raisons et peut-on espérer, un jour, y apporter une réponse ?
Amour idéalisé
L'amour inoubliable n'est pas celui qui, au hasard d'une rencontre, donne le sourire et fait jaillir une flambée de souvenirs, mais celui qui ne se termine jamais vraiment. Parfois parce qu'il n'a jamais vraiment commencé. "Certains hommes gardent un souvenir ému de leur premier amour, lié aux premiers émois, constate Catherine Bensaïd, psychiatre, psychothérapeute et psychanalyste. Souvent, ces histoires n'ont pas été vécues, ou peu, et ils ont la sensation d'être passés à côté de quelque chose". L'amour n'a pas été altéré, reste dans le domaine du rêve, de l'idéal, domine du haut de son piédestal. "C'est un sentiment total, proche de l'absolu, baigné par la grâce". Et qui sert de référence : les amours suivants ont pâle figure...
Amour inachevé
Il est aussi des amours empêchées par des événements extérieurs. Par exemple la guerre, qui exalte les sentiments. Ou la famille, qui privilégie un meilleur parti. La relation a été interrompue en plein vol et l'amoureux reste là, suspendu à un point d'interrogation, au fameux "Et si ?". Cet empêchement extérieur amplifie le romantisme. L'amour n'a pas eu le temps de mourir, il ne peut donc y avoir deuil. Et s'il n'y a pas deuil, on ne peut l'oublier. Ce qui ne rime pas forcément avec douleur : les amoureux séparés par la vie ne restent pas immobiles. Ils se marient, ont des enfants, mènent leur existence. Simplement, l'image de l'autre reste bien vivante, au chaud, dans un coin de leur mémoire.
Garder l'étincelle
L'amour inoubliable se nourrit-il de fantasme ? Très certainement : "Le sentiment n'est pas confronté au quotidien, à une réalité, à une relation", souligne la psychiatre. Et quel confort parfois d'entretenir en secret une petite étincelle au fond de soi, d'ouvrir de temps à autre cette petite porte qui mène à une dimension parallèle ! Certains se sentent mieux dans l'imaginaire que dans la réalité et maintiennent ainsi le rêve vivant. Ils ne chercheront pas à revoir l'autre, de crainte d'abîmer cette jolie icône.
D'autres reviennent vers la personne aimée avant un engagement ou au détour d'une rupture. Parfois, le hasard les remet en relation. Certains tombent ainsi dans les bras l'un de l'autre après deux ou trois décennies, pour une relation enfin durable : "Pas un seul jour sans penser à toi", s'avouent-ils. D'autres restent de marbre : une vie est passée, chacun a changé, le rêve s'est dilué. Mais le plus souvent, s'ils se recroisent, ils ne se retrouvent jamais vraiment : quand l'un est libre, l'autre ne l'est pas, et inversement. Et le sentiment reste immuable.
Peut-on vivre pleinement de nouvelles histoires d'amour avec, dans un coin de sa tête, l'étincelle d'un amour passé ? Peut-être bien, nous explique Catherine Bensaïd, psychiatre, psychothérapeute et psychanalyste, et auteur de plusieurs ouvrages sur l'amour (1)...
Peut-on tourner la page d'un grand amour, et comment ?
Catherine Bensaïd : Le meilleur moyen de tourner la page, c'est d'aller jusqu'au bout de l'histoire. Donc de reprendre la relation pour réessayer. Si cela marche, tant mieux, sinon, cela permet de s'en libérer. Car, tant qu'il reste de l'amour en soi, on risque de rester avec l'idée d'être passé à côté de quelque chose d'essentiel, de laisser échapper une évidence.
Dans le cas d'un amour inoubliable, l'autre peut ne plus rien ressentir, ou ne pas être libre. Ce qui n'aide pas toujours à tourner la page, mais pourquoi la tourner ? Dans l'esprit de l'amoureux, le sentiment n'est pas une fixation mais une petite lumière, qui aide à vivre.
Mais un amour inoubliable n'empêche-t-il pas de vivre pleinement d'autres histoires ?
C.B. : Un amour inoubliable n'empêche pas de mener une vie normale. Il n'existe pas qu'un amour dans la vie, ni un seul type d'amour, ni surtout uniquement la grande histoire d'amour ! Il faut faire la différence entre "ne pas se remettre d'une relation" et "ne pas l'oublier". Là, ce n'est pas douloureux, au contraire. C'est plutôt une belle image dans la tête : quand l'amoureux revient à la personne aimée, c'est comme un rêve, peut-être un retour vers son enfance, ses rêves d'adolescent. Par contre, dans certains cas, il est effectivement possible que ce souvenir d'absolu empêche inconsciemment d'aimer totalement. Or, l'idéal est d'être le plus possible là où on est, avec la personne avec qui on est.
(1) - Je t'aime, la vie, Robert Laffont, 2000
Dix, vingt, trente années ont passé. Quand ils se sont recroisés, l'étincelle était toujours au rendez-vous. Et pourtant... Dominique, Paul et Inès nous racontent.
Dominique, 46 ans : "Chaque fois, une tension en moi"
Dominique n'a jamais vraiment oublié celui qu'elle a quitté après quelques mois, l'année de ses 16 ans. "Il était mignon, fragile, avec des yeux rêveurs. Et poète. J'imaginais qu'Arthur Rimbaud devait lui ressembler. J'écrivais dans mon journal les progrès minimes jour après jour, le regard qui accroche, le premier sourire. Des semaines troublantes, jusqu'au premier baiser. Puis mon mal-être devant sa fragilité et son manque d'assurance, moi qui avais tant besoin de protection". Pendant 29 ans, elle le croise parfois près de chez ses parents car il s'est installé dans leur voisinage.
Fin 2001, elle est invitée à une soirée d'anciens lycéens, qui fête la réussite de deux comparses, dont son poète devenu écrivain. Elle démarre une correspondance légère avec lui. Un matin, après avoir passé une nuit à dévorer son vieux journal, elle reçoit un mail beaucoup plus équivoque : il a rêvé d'elle. "J'étais vraiment bouleversée, je sentais que tout basculait. Il a ensuite retracé notre histoire, envoyé un extrait de son prochain roman, dans lequel j'ai relu mot à mot le dialogue qui a précédé notre premier baiser". Peu après, il met fin à ces échanges passionnels : il n'y a pas de place pour elle dans sa vie. "Je n'ai pas l'impression qu'il ait rallumé un sentiment mais que celui-ci a toujours été là, qu'il n'attendait qu'un signe. Quand je mourrai, ce sera sans doute son nom que je prononcerai".
Paul, 42 ans : "J'aurais dû avoir ma fille avec elle"
Paul a vécu cinq ans avec son premier amour. "Mais nous étions trop jeunes, nous avions envie d'autres choses". Cinq ans après leur séparation, elle l'appelle, lui avoue qu'elle l'aime toujours et qu'elle voudrait un enfant avec lui. "J'étais très troublé, mais mon amie était enceinte..." Huit ans plus tard, il la rencontre dans un train. Cette fois, c'est elle qui n'est pas libre. "Nous nous sommes revus quelques fois, puis elle m'a ignoré. Si je pense toujours à elle, ça ne m'empêche pas d'aimer. Je reste malgré tout persuadé que j'aurais dû avoir ma fille avec elle".
Irène, 66 ans : "Ses parents l'avaient poussé à en épouser une autre"
Irène a perdu son époux en 1992. "Mes amis m'ont dit que je devrais contacter mon premier amour. Ils pensent que je l'ai plus aimé que mon mari. C'est faux, c'est différent. Mais je ne l'ai jamais oublié. Ses parents l'avaient poussé à en épouser une autre. Je l'ai revu peu après la naissance de mon premier enfant, j'ai bien senti qu'il était prêt à renouer. Mais je ne pouvais pas...". Irène juge ridicule de chercher à le revoir maintenant : "Il a dû changer". Elle hésite avant d'avouer : "Je ne sais même pas s'il est vivant, je ne l'ai pas trouvé dans le bottin".
En savoir plus...
- Histoires d'amour, histoire d'aimer, Robert Laffont, 1996
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