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Nous sommes libres mais intolérants !

C'est le paradoxe de l'époque. Nous sommes beaucoup plus libres que nos grands-parents dans notre vie amoureuse, mais beaucoup moins tolérants qu'eux. Ils ne choisissaient pas toujours l'élu (e) de leur coeur, et s'en séparaient encore moins. La vie de couple avançait vaille que vaille. Aujourd'hui, à la moindre bourrasque, le couple trébuche. Face à un choix amoureux devenu vertigineux, nous balançons en permanence, et passons sans arrêt au crible les petits défauts du conjoint. Et ce que nous finissons par ressentir comme des défauts n'est parfois qu'une simple différence avec notre propre mode de vie...
Il y a encore 50 ans, deux époux n'avaient pas besoin d'aimer tous les deux avec le même enthousiasme la littérature ou les vacances à la montagne pour vivre ensemble. Chacun vaquait à ses occupations, et comme dit le chanteur Vincent Baguian, fin analyste du couple, " il ne serait jamais venu à l'idée d'une femme, le soir, de demander à son mari ce qu'il avait de sa journée". Aujourd'hui, parce que l'un préfère les kilims et l'autre la déco japonaise, on frôle parfois la séparation. "Quelques mois après m'avoir largué, ma copine m'a déclaré : ce n'était pas possible, chéri. Comment penses-tu qu'on avait la moindre chance de faire notre vie ensemble alors que tu adores Leonard Cohen et que je le déteste ?", raconte Laurent, sourire aux lèvres.

Comment fait-on quand on s'aime sans aimer les mêmes choses ?

Pourtant, des couples célèbres ont montré qu'on pouvait trouver de petits arrangements, afin que nos différences ne deviennent pas des différends. Serge Gainsbourg était notoirement obsessionnel, et ne supportait pas que l'on déplace le moindre objet d'un millimètre. Jane Birkin, question rangement, a toujours été le chaos même. Elle avait droit à " sa " pièce, d'un foutoir extrême, où Gainsbarre ne mettait jamais les pieds. Dans le reste de la maison, elle filait droit. Privilège de riches, peut-être. Comment fait-on quand on s'aime sans aimer les mêmes choses ? Certains s'en sortent, tout de même. Fabrice, marié à une Africaine, a eu du mal au début : "Depuis toujours, je dors la fenêtre ouverte et ne chauffe jamais la nuit, même en hiver, parce que j'étouffe. En plus, j'ai le sommeil fragile, et je deviens irritable dès que mon petit équilibre est perturbé. Surtout, qu'on ne change rien à mes habitudes... Ma femme me rappelait sans arrêt comme un reproche, qu'elle était Africaine et crevait de froid dans notre petit lit en décembre. On a tout essayé, on s'est beaucoup engueulé, et finalement, un tout petit peu de chauffage ne m'a pas tué". Nicolas, marié depuis 4 ans à Sophie, a toujours eu la réputation d'être un grand solitaire, tandis qu'elle courait les fêtes et ne tenait jamais en place : "Quand on s'est rencontré, ses copines me disaient : grâce à toi, elle va enfin rentrer à la maison. Et moi, mes rares amis me disaient : tiens, qu'est-ce qui te prend ? Tu te socialises, on est invité à dîner chez toi maintenant ? Nos deux déséquilibres, je me savais trop seul et elle se disait trop entourée par peur de la solitude, justement, ont fini par générer un équilibre, nouveau et satisfaisant ".

Cette différence qui nous plait tant au début...

Mais quelle est la frontière ténue entre une harmonie relative à travers certaines différences et la discorde, qui dans un autre couple naîtra exactement de ces mêmes petites différences ? "C'est la capacité à vivre seul qui est décisive. Etre capable de ne pas tout mettre en commun signifie qu'il n'y a pas trop de dépendance", analyse Ginette Lespine, psychologue, thérapeute du couple et conseillère conjugale. Elle en reçoit "énormément", des couples qui se plaignent de l'autre pour un oui ou pour un non : "Au début, on fantasme beaucoup sur l'autre qui possède tout ce que je ne possède pas. On le trouve posé et rassurant parce qu'il n'aime pas sortir... Sauf que ce genre de différence, qui fait attrait au début, peut engendrer plus tard des conflits, créer des obstacles. Cette attirance-là devient répulsion. Et ça finit par : il aime les frites molles, j'aime les frites dures, c'est insupportable ! Dans certains couples, toute différence finit par être vécue comme une agression".
Selon la thérapeute, la faute en incombe largement aux impératifs de notre société. "Elle nous demande d'être pleinement nous-mêmes tout le temps. Il n'y a plus de place pour l'alternance des rôles. Dans un couple, c'est moi d'abord, et après, éventuellement toi... Si tout ne marche pas comme je veux tout de suite, je m'en vais. On vit dans l'illusion de la toute-puissance. Tout y participe, comme d'être connecté en permanence par Internet. Les gens sont de plus en plus incertains sur leur propre personnalité. Cette insécurité est source d'angoisse. On veut la compensation immédiate à l'intérieur du couple. Il faut aller vers quelque chose de plus humble, de moins absolu et de moins totalitaire ", conclut la psychologue. Serions-nous devenus des tyrans domestiques, parce que la société nous tyrannise ? Quand ça va mal, sans doute ne faut-il pas se tromper de cible, et faire payer à l'autre ses propres échecs ou ses blessures narcissiques. Plus facile à dire qu'à mettre en pratique. Mais l'humilité, mot presque désuet aujourd'hui, constitue en effet une bonne approche. A l'époque de Loft Story, tout est fait pour dramatiser le vécu le plus anodin. "Dans beaucoup de couples, la moindre piqûre de moustique est ressentie comme une bombe atomique", disait la psychanalyste et linguiste Julia Kristeva. Et si l'on sonnait l'heure de la détente ?

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