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Un scandale de l'air contaminé ?

Un rapport prévoit plus de cent mille décès liés à l'amiante en France d'ici à 2025. Pour les victimes, il est très difficile d'un point de vue pratique mais aussi psychologique de faire reconnaître leurs droits.
L'Etat coupable, la société complice

Les dangers de l'amiante sont connus de longue date. La relation entre exposition à l'amiante et cancer du poumon a été formellement établie dès 1955! Mais il a fallu attendre le 26 décembre 1996 pour que la France devienne le septième membre de l'Union européenne à interdire "la fabrication, la transformation, l'importation, l'exportation et la cession" des fibres d'amiante. Certaines associations de victimes évoquent un "scandale de l'air contaminé". L'Etat, "responsable mais pas coupable"? Coupable, vient de trancher le tribunal de Marseille.
Mais n'est-ce pas la société dans son ensemble qui a accepté de s'aveugler pour ne pas regarder la mort en face? Le Monde a publié le témoignage hallucinant d'un menuisier ébéniste qui, éprouvant des douleurs de la poitrine à 46 ans, se découvre atteint d'une pleurésie et d'une mésothéliome, conséquence d'une exposition de six mois à l'amiante en 1976. Les médecins lui ont conseillé de "profiter de sa famille" en attendant le pire... Dans ses démarches kafkaïennes pour faire reconnaître son affection comme maladie professionnelle, il retrouve son ancien chef d'équipe, âgé de 75 ans et souffrant lui-même d'une fibrose pulmonaire due à l'inhalation des fibres d'amiante. Celui-ci refuse de témoigner, pour ne pas mettre en cause l'entreprise "qui a nourri sa famille".

Silence = Mort

A l'heure de l'entreprise citoyenne, on découvre une entreprise mortifère dont le refus de parler a contaminé jusqu'à ses propres membres, ses propres malades. Où une victime elle-même participe, par son silence, à l'étouffement du scandale. Comme une victime d'inceste qui ne pourrait attaquer un père qui "l'a nourrie toute son enfance". Provocation? Le mécanisme psychologique est pourtant le même. Dénoncer, c'est s'extraire du groupe, mettre à nu ses plaies.
Depuis le "J'accuse...!" de Zola, la dénonciation des scandales a toujours été le fait d'hommes seuls, victimes ou non, qui sortaient du groupe, pour faire éclater son hypocrisie et son travail de mort, afin de le refonder sur d'autres bases. Le scandale du sang contaminé n'aurait jamais éclaté sans l'obstination acharnée des hémophiles isolés. Celui de l'amiante non plus.
A chaque fois, la mort a frappé de plein fouet parce que ceux qui savaient ou auraient pu savoir, les "responsables", ont été irresponsables. Et leur but a toujours été de rendre leurs victimes irresponsables, elles aussi. La mort, alors, continue son travail de sape. Comme on parle de silence de mort. Une victime qui se rebelle, c'est un empêcheur de tourner en rond. Tourner en rond jusqu'à en mourir. "Ce qui est dur, c'est le regard des gens: tout le monde sait que c'est la fin", dit encore cet ébéniste qui travaillait le bois, la matière la plus chaude, la plus vivante. Le scandale de l'amiante a besoin du "regard des gens" justement. Un vrai regard. Le nôtre. Pour ne pas accepter ce silence de mort et faire entendre les pulsions de vie.

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