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Le chef est mort. L'occasion pour un peuple de grandir ?

Des milliers de personnes, dont beaucoup en pleurs, assistent aux funérailles de dictateurs notoires (comme celles du président syrien Hafez el-Assad en juin 2000 par exemple). Une douleur publiquement exprimée qui peut surprendre l'opinion occidentale. Le culte du héros est pourtant universel, en Occident comme en Orient.
Dictateur, maître du vide et du temps

"Une ville orpheline", a écrit un journal pour décrire Damas en deuil. Comme si les Syriens avaient perdu leur père. Le mot totalitaire ne se réduit pas à son sens politique. Un homme exerçant un pouvoir totalitaire peut devenir une totalité, un "tout", pour son peuple, comme les parents sont "tout", pour le petit enfant. Sa mort plonge ses sujets dans le "rien", le désarroi, voire la panique. En faisant le vide autour de lui, le maître, quand il disparaît, projette les "siens" dans le vide. Tout dictateur confisque la totalité des activités de la société qu'il domine. Il dénie donc le droit aux membres de cette société d'avoir des droits, justement. Celle-ci est invitée à ne vivre qu'à travers lui. C'est d'autant plus vrai en Syrie, où les deux tiers de la population, âgés de moins de trente ans, n'ont jamais connu d'autre pouvoir que celui d'Assad. Tout un pan de leur vie, fut-il douloureux, part avec lui. Ce mécanisme est profondément morbide. Une telle société, dominée par une seule figure toute-puissante, ne s'anime, ne laisse entrer la vie donc, que lorsque la mort survient. On ne quitte pas le pouvoir parce qu'on a perdu une élection, mais parce qu'on a perdu la vie. Les jeux de pouvoir deviennent une question de vie et de mort, au sens propre.

L'occident préfère les stars enfantines

L'Occident aussi aime les figures toutes-puissantes, vénérées comme des demi-dieux, dont la mort est pleurée par des centaines de milliers de personnes qui ne les connaissaient pourtant que par les pages "people" des magazines. On pense à la mort de Lady Di, bien sûr, qui déclencha un mouvement de masse analogue, et peut-être aussi incompréhensible. Curieusement, la civilisation occidentale, si fière de sa culture et de sa modernité, se choisit des héros de plus en plus enfantins. Lady Di serait restée à jamais une princesse, pas une reine. Ce sont les stars du sport ou de la chanson, autant dire le domaine des jeux et comptines, qui provoquent chez nous ces mouvements de foules irrationnels et cette fascination. Il a toujours fallu des icônes à admirer, tout autant que du pain à manger. Si le XXe siècle a été celui de la mort de Dieu ou de son relatif déclin, il a été aussi celui de la naissance des stars.

Le dictateur est la seule star en son pays

Les étoiles, le ciel, toujours. Un monde parfait, idéal. "Mon père, ce héros", pensent les enfants. Ils ne savent pas encore que même les héros sont fatigués. Vu d'Europe, le peuple syrien est maintenu en enfance par un dictateur qui lui refuse le droit de vote, de choisir, d'être une grande personne. Vu de là-bas, nous pourrions bien être nous-mêmes des enfants. Beaucoup plus libres, quand même, et plus joueurs. Car le propre des dictateurs, c'est de refuser qu'il y ait d'autres héros qu'eux. Dans les dictatures, il n'existe presque jamais de stars. La figure du Même, Assad, est dupliquée dans chaque boutique, chaque maison, comme un poster. L'Autre n'existe pas. Et il est beaucoup plus difficile pour ces "enfants"-là de grandir.

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