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Psychanalyse : l'histoire d'un mot

C'est l'histoire d'une voyelle et d'un tiret. C'est l'histoire d'une divergence de vue qui dégénère en conflit majeur. C'est aussi l'histoire d'une position française qui ne se lasse pas d'être ambiguë. Le mot psychanalyse est aujourd'hui vulgarisé. Si vous saviez ce que ce simple mot cache de luttes et de déceptions !
Un terme trop général

En 1896, Freud emploie pour la première fois le mot "psycho-analyse" dans un article publié en français sous le titre "L'hérédité et l'étiologie des névroses". Freud, empruntant ce mot à son premier collaborateur, Breuer, rend hommage par cet article en français à un pays qu'il aime : la France.
Le père de la psychanalyse apprécie en effet la culture française. Emile Zola et Anatole France comptent parmi ses auteurs préférés. Et il est vrai que l'hexagone a joué un rôle marquant pour Freud. Il y a séjourné quelques mois en 1885 et 1886. Il y a alors beaucoup appris auprès de maîtres comme Charcot et Bernheim.
Malheureusement, la France ne lui rendra guère cet amour : elle sera même l'un des pays les plus réfractaires à la psychanalyse, comprise d'une manière erronée et confuse. Ce que fait remarquer Raymond de Saussure en 1921 dans l'International Journal of Psychoanalysis : "C'est surtout au sujet du rôle que Freud fait jouer à la sexualité que les auteurs français ont fait des objections. Ils lui reprochent d'avoir étendu le sens du mot sexuel, a tel point que celui-ci, au lieu de représenter un concept parfaitement précis et utile à la science, devient un terme si général qu'il prête à confusion."

Rencontre inopportune de deux voyelles

En 1908, une querelle oppose Freud et Jung à propos du mot psycho-analyse.
Il s'agit alors de trouver une dénomination pour le premier périodique du mouvement psychanalytique dont la création a été décidée au premier Congrès international de psychanalyse, congrès qui eut lieu à Salzbourg en avril 1908. Eugen Bleuler et Sigmund Freud doivent en assurer la direction et Carl Gustav Jung doit en être le rédacteur en chef.
Freud veut inclure le sexuel dans le titre et suggère Jahrbuch für Psychosexuelle und psychoanalytische Forschungen (Annuaire de recherches psychosexuelles et psychanalytiques).
Jung n'est pas d'accord avec Freud et l'invite à supprimer le mot sexuel. De concert avec Bleuler, il propose Jahrbücher für Psychoanalyse und Psychopathologie (Annales de psychanalyse et de psychopathologie).
Non content d'avoir fait supprimer le mot sexuel, il s'engage alors dans un débat sur le mot Psycho-analyse. Jung se dit choqué par cette rencontre inopportune des deux voyelles O et A. Il veut écrire le mot sans trait d'union et en élidant le O comme le veut la tradition linguistique allemande. Son souhait : transformer "psycho-analyse" en "psychanalyse".
Freud, alors durement attaqué, déplace un conflit qu'il veut éviter. S'il accepte que Jung réfute et enterre le mot sexuel, il rejette l'élision : "J'écrirai psychoanalyse sans séparation" Et s'il est vrai que le mot psychoanalyse sans trait d'union différencie mieux cette discipline de la psychologie, il marque aussi la difficulté qu'a Freud à gérer la dissidence jungienne...

Freud à la sauce française

Dès lors, le mot psychanalyse apparaît plus comme une production jungienne que freudienne. Ainsi il est connoté par le rejet de l'étiologie sexuelle des névroses que prône Jung et qui l'amènera à la scission d'avec Freud.
En France, les deux orthographes vont se succéder dans la littérature psychanalytique. Ainsi, Janet utilise le terme "psycho-analyse". Hesnard fait de même dans ses premiers textes. "Nous conservons le mot français psycho-analyse (ou en abrégé psychoanalyse) primitivement employé par l'école de Freud. Il a été ces dernières années traduit en allemand par le mot composé psychanalyse, très employé en suisse (...)"
Puis on assiste en France à un revirement à forte prédominance chauvine et patriotique. En effet, Hesnard (qui participera à la création de la Société psychanalytique de Paris - SPP - en 1926) écrit préférer Vienne à Zurich, Freud à Jung, donc "psychoanalyse" à "psychanalyse".
Il choisit néanmoins la langue française à la langue allemande, et adopte le mot psychanalyse qui, suisse de naissance, prête moins le flanc à l'antigermanisme ambiant de l'époque. Ce changement pointe aussi de manière insidieuse la difficulté de la sexuelle psychoanalyse à s'imposer en France. Il est à noter que ce mouvement se fait à l'encontre du mouvement international qui dans sa terminologie anglaise plébiscite le mot "psycho-analysis", et fait triompher sur ce point les préférences de Freud.

En savoir plus...

- Histoire de la psychanalyse en France, Jacquy Chemouni, éd. PUF
- Vocabulaire de la psychanalyse, Jean Laplanche et J.B. Pontalis. éd.PUF
- Cinq leçons sur la psychanalyse, Sigmund Freud, éd. Payot
- Psychanalyse, sous la direction d'Alain de Mijolla et Sophie de Mijolla Mellor, éd.PUF
- Eléments d'introduction à la psychanalyse, Alain Vanier, éd. Nathan
- Histoire de la psychanalyse, Elisabeth Roudinesco. Deux tomes, éd. Fayard

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