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C'est l'histoire du grand méchant virus...

Le grand public n'entend parler que des virus destructeurs comme "Tchernobyl", qui s'est déployé un jour anniversaire de la catastrophe nucléaire soviétique ou "I Love You", qui a semé une panique internationale au printemps 2000. A ses yeux, les créateurs de virus ne sauraient être que des destructeurs. Pourtant, rappelle Olivier Grange-Labat, responsable technique internet du journal Le Monde, "la grande majorité des virus n'ont pas pour but de détruire". Certain sont programmés pour afficher un texte sur l'écran à une date donnée, jouer un air de musique, inverser l'image de l'écran. D'autres s'infiltrent dans le système mais reste inaperçu. Seuls environ 10% des virus seraient destructeurs. Quelles sont les motivations et les stratégies des créateurs de virus? Quel effet ce phénomène a-t-il sur nous, humbles utilisateurs de l'Internet?
Dans la sous-culture Internet, il existe une élite de "hackers" ou de pirates informatiques. Leur pseudo sont connus des aspirants à cette élite, qui bidouillent de leur côté en espérant se faire remarquer et admettre dans cette aristocratie digitale.

Car créer un "beau" virus est un but en soi. Sans compter que l'objet virus est fascinant. "C'est le programme informatique le plus proche de la biologie. Par exemple, il s'auto-reproduit. C'est la première intelligence autonome en informatique" explique Guillaume Delattre, chef de projet technique au Monde en ligne. "Un virus confine à l'oeuvre d'art. Ses créateurs le conçoivent pour la beauté et la forme du code. D'ailleurs, les créateurs de virus sont souvent des collectionneurs de virus". Leur but: faire le programme le plus malin, le plus rapide, le plus beau. Se faire connaître et reconnaître par leurs pairs et peut-être entrer dans l'élite... Des esthètes les créateurs de virus?

Quid des autres, ceux qui ont lancé un "I Love you" destructeur sur la planète? Des virus destructeurs peuvent être lancés contre une personne ou une entreprise, ou encore un pays en particulier. D'autres ressemblent à des actes gratuits. Les motivations? La vengeance, des représailles de l'employé viré contre son ex-employeur, des attaques économiques ou politiques. Sans oublier de vagues justifications anarchistes contre le système économique global, ou contre Bill Gates à travers des virus programmés pour n'attaquer que des logiciels Microsoft. A toutes ces attaques virales, on trouve pourtant des dénominateurs communs. Ils permettent de dresser un portrait robot de ces barbares de l'informatique. Pour Guillaume Delattre, c'est la gloire médiatique et non plus la reconnaissance de la "communauté" que recherchent ces délinquants. Un avis partagé par Danielle Kaminsky, journaliste et auteur de l'étude "Auteurs de Virus, Entreprises, Editeurs d'antiivirus : Les liaisons dangereuses" pour le CLUSIF (Club de la sécurité des systèmes d'information français). Son étude menée avec Anny Kay, psychologue spécialiste de la fiabilité du personnel, sur la base d'entretiens avec des créateurs de virus - des méchants et des gentils - l'a amenée à définir plusieurs motivations. La recherche de notoriété est en tête, qu'elle soit médiatique ou simplement auprès des constructeurs d'anti-virus ou des organismes de veille.

Devenir officiellement dangereux, et donc connu, flatte l'ego de ces informaticiens de l'ombre. Deuxième motivation: le sentiment grisant du pouvoir, mêlé de mépris pour les victimes. Le barbare se sent supérieur. "Les virus sont les seules créatures cyber qui vivent pour survivre et pas pour servir (...) Le piratage, (...), créer des virus est la seule attitude (valable, ndlr) dans cette société de consommateurs sans cervelle" : une phrase trouvée sur un site à la gloire des virus et citée par Danielle Kaminsky. Contrairement aux idées reçues, pourtant, les créateurs de virus rencontrés par Kaminsky n'étaient ni des "nerds", ni des informaticiens boutonneux et solitaires, ni des psychopathes. Elle a rencontré des hommes à des postes de responsabilité, trouvant dans la création de virus un moyen de combler un besoin de reconnaissance et de "jouer leur part d'ombre". Monsieur tout le monde en quelque sorte. Kaminski note que l'informatique est le seul domaine où il est possible d'être délinquant sans faire couler de sang ou casser matériellement. La violence est abstraite. Les cibles ne sont pas humaines mais informatiques. Les victimes n'ont pas de visage. Pratique! Mais difficile à croire... Kaminsky raconte pourtant sa rencontre avec un ex-créateur de virus, stoppé net dans son activité après sa rencontre d'une de ses victimes sur un forum. Le bougre réalisa que derrière la machine, il y avait un humain...

Un virus existe en deux temps: sa création, son action. Pour détruire, un virus doit être performant lors de ces deux phases. Mais un virus médiocre dans sa conception, comme I Love You, incapable de s'attaquer aux systèmes, s'est révélé particulièrement efficace.

Les barbares savent faire preuve de psychologie. "Ils jouent sur la naïveté, l'ignorance, et le manque de vigilance des gens" souligne Kaminsky. "Il est connu que les utilisateurs moyens cliquent sur un nouveau message quand il arrive... ". Pourtant, le nom du message coupable était particulièrement bien trouvé. "Même des responsables de gros systèmes informatiques, dont je ne citerai pas les noms, l'ont ouvert. Les pirates ont trouvé le moyen de détourner leur vigilance grâce à ce nom prometteur", raconte Guillaume Delattre. L'informaticien décrit une stratégie de base du hacking et des concepteurs de virus: le "reverse engineering" ou la stratégie du cheval de Troie (à ne pas confondre avec une certaine famille de virus du même nom). Faire du "reverse engineering" c'est analyser le fonctionnement d'un système, qu'il s'agisse d'une machine, d'une organisation, d'une personne, d'une entreprise, d'en repérer la faille ou le maillon faible pour le pénétrer et le dégrader. Le maillon faible peut être une habitude: le vendredi soir le service de la comptabilité jette ses fichiers à la poubelle... et donc on peut avoir accès à des codes bancaires. Cela peut être une personne imprudente qui donne des noms, des numéros de téléphone, des informations sur la société. "A ce titre, I Love You a été extraordinaire car il a joué sur le maillon faible de tout le monde. Même celui des pros!" Le nom du virus est donc important. Un humour.exe a plus de chance d'être ouvert qu'un yzzx.exe. Ce qu'il promet aussi, comme celui qui annonce un fichier attaché avec des mots de passe pour des sites pornos...

Avec les virus, les humains de l'ère informatique ont trouvé leur nouveau dragon. Et les sociologues ont défini une nouvelle "légende urbaine". Nous ne vivons plus à l'orée des bois dans la peur du loup, mais notre capacité d'imagination et notre goût pour les rumeurs est inchangé.

"Dans la peur du virus, il n'y a rien de raisonné" analyse Guillaume Delattre. Pour les internautes novices, et il y en a tous les jours des nouveaux, l'Internet est une boite noire. Elle alimente les fantasmes. Elle explique la propagation des "hoax", ces canulars annonçant des virus dévoreurs de disques durs. L'ironie, c'est que ces messages préventifs consomment de "la ressource": du temps et de la bande passante. Ils sont donc une certaine forme de virus propagé par ceux-là même qui croient les éloigner... Dompter le virus c'est apprendre ses mécanismes et être d'une prudence élémentaire. De même qu'on ne laisse pas entrer dans sa maison des visiteurs inconnus et non attendus, on n'ouvre pas n'importe quel fichier attaché sur son mailer. Cet apprentissage survient en général après une première attaque. Tant qu'il n'est pas fait, la porte reste ouverte aux virus fantasmés, aux fantasmes de virus, et au virus eux-mêmes!

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